Overblog Tous les blogs Top blogs Photographie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

La Tour Eiffel vue du Musée de la Marine (Trocadéro)

par petite planete 15 Mars 2009, 09:17 Paris


Un promeneur, poète à ses heures, se rappelle...

J'ai vu pousser la tour Eiffel.

Nous allions la voir, en sortant du lycée, le veston en coeur remonté par la serviette.

Les parents constataient les progrès de la chose, en sifflotant,
comme quand ils toisaient leur fils, au crayon, sur un mur.

La Seine, encore à peu près tranquille, jouissait tristement de son reste,
avant les pavillons, les fanions, les fanfares.

Les remorqueurs traînaient leurs cheveux sur le fleuve,
avec une plainte d'ogresse en gésine.

Les bateaux-mouches filetés de soleil fondaient comme des rayons de miel.

C'était l'époque où, qu'il en eût besoin ou non, le zouave du pont de l'Alma
se lavait une fois l'an les pieds jusqu'au ventre.

Les deux chandeliers du Trocadéro n'éclairaient encore que l'herbe.

Les arbres des quais mûrissaient leurs lanternes.

Les étagères des bancs et des ponts commençaient à ce couvrir de bibelots méditatifs.

Elle fut un piège, avant d'être une nasse.

Le cœur serré, nous distinguions au-dessus de la première plate-forme
un halo rouge de travail, une sorte de buée sonore,
où l'on voyait de temps en temps sauter le battant d'un marteau,
pareil à l'envol d'un corbeau qui retombait dans la poussière.

Un bourgeois qui passait s'arrêta près de nous, rouge et soufflant,
pattu comme un poêle de blanchisseuse,
avec un petit col officier, des lunettes posées
sur la moustache, une chaîne de montre grosse comme des menottes,
un bourdaloue rehaussé d'encre sur la tête.

- Nous ne serons jamais prêts ! dit-il.

Un matin de mars, cependant, la Tour fut prête, cuite à point comme une langouste.

Coppée lui fit une apostrophe, qui finissait sur ces beaux vers :

Mais tout là-haut, un aigle passe
Et n'y fait pas attention !

Les délicats n'aimaient pas la Tour.

La France artiste applaudit au maître.
 
Mais les ingénieurs étaient fiers. Une réponse était dans l'air.

Le poète Raoul Bonnery, disciple de Sully Prudhomme
et membre de la Société des Gens de Lettres, qui veillait, du fond de Louis Figuier,
sur les Merveilles de la Science et les Merveilles de l'Industrie,
déterra des vers de Laprade :

Sur mes froides hauteurs, si nul ne vient m'entendre,
moi je respire à l'aise et n'en veux point descendre
.

Et ferma le ban par ses propres vers :

La Tour, objet de ton blasphème,
Pourrait t'envoyer, Polyphème,
Ecraser tes os tout en bas !

La nuit, la Tour, les pieds écartés sur un bûcher trop petit pour elle,
pissait debout la Loïc Fuller et les Fontaines Lumineuses,
les terrasses des restaurants du palais des Arts Libéraux, bondées à plier,
se hérissaient de tziganes qui fouettaient la nuit lente à descendre.

Une étoile lorgnait mon parfait au café, dont la chaleur faisait une statuette.

Une chauve-souris signait son courrier sur le front de bandière.
 
Un escalier buvait du lait dans les ténèbres.

Aujourd'hui, la tour Eiffel ne s'embrase plus jamais.
Elle est devenue tout à fait sérieuse.

Elle tape, jour et nuit, de la machine à écrire,
mais parfois, sur un ordre obscur, s'allume sèchement et se couvre de cristaux froids,
comme un kummel autocopiste, dans le vieux ciel aux yeux mi-clos,
brouillé de souvenirs amers...


Léon-Paul Fargue,
le Piéton de Paris, Gallimard 1932-1939

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
commentaires

Haut de page