http://www.youtube.com/watch?v=2o75PGWI8gA
Jaurès, Jean (1859-1914)
Paroles et Musique: Jacques Brel 1977
Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s'appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grand-parents
Entre l'absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d'être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendres
Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
On ne peut pas dire qu'ils furent esclaves
De là à dire qu'ils ont vécu
Lorsque l'on part aussi vaincu
C'est dur de sortir de l'enclave
Et pourtant l'espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux cieux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu'à la vieillesse
Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Si par malheur ils survivaient
C'était pour partir à la guerre
C'était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelque sabreur
Qui exigeait du bout des lèvres
Qu'ils aillent ouvrir au champ d'horreur
Leurs vingt ans qui n'avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prèles oui notre Monsieur
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l'ombre d'un souvenir
Le temps de souffle d'un soupir
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès
[...] "A onze heures moins le quart, les deux battants de la porte s'ouvrirent enfin lentement comme une scène d'Opéra ; on se pressa, la foule fit ce bruit des théâtres quand le rideau monte.
Il faisait dehors une nuit de lait étonnamment lumineuse pour la fin novembre, comme s'il y avait eu quelque part derrière le ciel une lune de gel ou de printemps ; ces brumes étincelantes sur la cour noire du Palais-Bourbon firent pâlir le fade crépuscule violet de la salle Mirabeau ; on eut froid, envie de quitter cette longue caverne pour marcher sous les arbres ; les femmes frissonnèrent.
Les porteurs posèrent le cercueil sur la dernière marche de l'escalier ; leurs pas sonnèrent lourdement dans le silence bruissant.
Des mineurs firent la haie.
Une bouffée de cris éclata brutalement comme une grosse bulle nocturne au-dessus de la foule qui battait les grilles de la cour de Bourgogne et qui venait de courir à travers les rues endormies derrière le fourgon mortuaire, depuis le départ de la gare d'Orsay.
Mais le cercueil entra, les ventaux retombèrent et les cris s'étouffèrent.
Les mineurs de Carmaux qui portaient leurs blouses noires du fond et leurs chapeaux de cuir, se rangèrent maladroitement autour du catafalque où les huissiers et les porteurs des pompes funèbres empilaient les couronnes flétries qui venaient de faire le voyage dans l'ombre glaciale du wagon.
Personne ne pleurait : dix ans de mort tarissent toutes les larmes, mais les hommes se fabriquaient des masques [...]
Il fallut attendre on ne savait quoi, l'aube peut-être.
De temps en temps un orchestre jouait la Marche funèbre de Siegfried pour occuper l'attente.
C'était une intolérable nuit" [...].
Paul Nizan, La Conspiration (1938).

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