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Au jardin des plantes, le vent a posé son rateau...

par petite planete 28 Janvier 2012, 09:54 Paris

 

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Encore Dieu, mais avec des restrictions.

      Le poème du jardin des Plantes

 

Quel beau lieu ! Là le cèdre avec l'orme chuchote,

L'âne est Iyrique et semble avoir vu Don Quichotte,

Le tigre en cage a l'air d'un roi dans son palais,

Les pachydermes sont effroyablement laids ;

Et puis c'est littéraire, on rêve à des idylles

De Viennet en voyant bâiller les crocodiles.

Là, pendant qu'au babouin la singesse se vend,

Pendant que le baudet contemple le savant,

Et que le vautour fait au hibou bon visage,

Certes, c'est un emploi du temps digne d'un sage

De s'en aller songer dans cette ombre, parmi

Ces arbres pleins de nids, où tout semble endormi

Et veille, où le refus consent, où l'amour lutte,

Et d'écouter le vent, ce doux joueur de flûte.

 

Apprenons, laissons faire, aimons, les cieux sont grands ;

Et devenons savants, et restons ignorants.

Soyons sous l'infini des auditeurs honnêtes ;

Rien n'est muet ni sourd ; voyons le plus de bêtes

Que nous pouvons ; tirons partie de leurs leçons.

Parce qu'autour de nous tout rêve, nous pensons.

L'ignorance est un peu semblable à la prière ;

L'homme est grand par devant et petit par derrière ;

C'est, d'Euclide à Newton, de Job à Réaumur,

Un indiscret qui veut voir par-dessus le mur,

Et la nature, au fond très moqueuse, paraphe

Notre science avec le cou de la girafe.

Tâchez de voir, c'est bien. Épiez. Notre esprit

Pousse notre science à guetter ; Dieu sourit,

Vieux malin.

 

Je l'ai dit, Dieu prête à la critique.

Il n'est pas sobre. Il est débordant, frénétique,

Inconvenant ; ici le nain, là le géant,

Tout à la fois ; énorme ; il manque de néant.

Il abuse du gouffre, il abuse du prisme.

Tout, c'est trop. Son soleil va jusqu'au gongorisme ;

Lumière outrée. Oui, Dieu vraiment est inégal ;

Ici la Sibérie, et là le Sénégal ;

Et partout l'antithèse ! il faut qu'on s'y résigne ;

S'il fait noir le corbeau, c'est qu'il fit blanc le cygne ;

Aujourd'hui Dieu nous gèle, hier il nous chauffait.

Comme à l'académie on lui dirait son fait !

Que nous veut la comète ? À quoi sert le bolide ?

Quand on est un pédant sérieux et solide,

Plus on est ébloui, moins on est satisfait ;

La férule à Batteux, le sabre à Galifet

Ne tolèrent pas Dieu sans quelque impatience ;

Dieu trouble l'ordre ; il met sur les dents la science ;

À peine a-t-on fini qu'il faut recommencer ;

Il semble que l'on sent dans la main vous glisser

On ne sait quel serpent tout écaillé d'aurore.

Dès que vous avez dit : assez ! il dit : encore !

 

Ce démagogue donne au pauvre autant de fleurs

Qu'au riche ; il ne sait pas se borner ; ses couleurs,

Ses rayons, ses éclairs, c'est plus qu'on ne souhaite.

Ah ! tout cela fait mal aux yeux ! dit la chouette.

Et la chouette, c'est la sagesse.

 

Il est sûr

Que Dieu taille à son gré le monde en plein azur ;

Il mêle l'ironie à son tonnerre épique ;

Si l'on plane il foudroie et si l'on broute il pique.

(Je ne m'étonne pas que Planche eût l'air piqué.)

Le vent, voix sans raison, sorte de bruit manqué,

Sans jamais s'expliquer et sans jamais conclure,

Rabâche, et l'océan n'est pas exempt d'enflure.

Quant à moi, je serais, j'en fais ici l'aveu,

Curieux de savoir ce que diraient de Dieu,

Du monde qu'il régit, du ciel qu'il exagère,

De l'infini, sinistre et confuse étagère,

De tout ce que ce Dieu prodigue, des amas

D'étoiles de tout genre et de tous les formats,

De sa façon d'emplir d'astres le télescope,

Nonotte et Baculard dans le café Procope.

 

 

Victor Hugo (1802-1885).

Recueil : L'art d'être grand-père (1877), 

 

 

 

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